Nous sommes fin août, les journées raccourcissent rapidement à cette latitude. Nous avons quitté la rivière Koksoak il y a plusieurs jours déjà et nous nous dirigeons vers un nouveau village qui se localisera dans la baie d'Hudson. Nous avons à bord tout ce qu'il faut pour bâtir une dizaine de petites maisons. Tout ce que nous avons comme indications pour trouver son emplacement sont une latitude et une longitude que le capitaine du "Catherine Dégagnés" a établi l'an passé quand il y a laissé une roulotte...
Il faut que je vous décrive les conditions de navigation dans la baie d'Hudson en 1984. Les cartes maritimes sont rudimentaires, elles ne contiennent qu'environ 10% des donnés normalement présentes sur une carte. Des lignes de sondages (profondeurs) sont établies au petit bonheur, lignes uniques et étroites sur des milles et des milles. Tout le reste c'est l'inconnu, on a l'impression de marcher sur une corde raide! L'écho sondeur du bord reste en fonction en permanence, au cas où... Nous sommes obligés de faire de grands détours pour rester en eau connu mais nous ne sommes jamais certain de notre position. Le navigateur satellite, ancêtre du GPS (Global positionning system), fonctionne avec 6 satellites qui passent régulièrement au dessus de nos têtes. Mais ce système a été conçu pour les grandes routes commerciales, et ici, dans le nord, nous ne recevons qu'une ou deux position par jour. Il y a bien le radar, mais les cotes sur ces cartes sont souvent en pointillées, ce qui signifie que leur contour est incertain. Pour les petites îles, c'est encore pire... Elles sont: AP, IP, DP, c'est à dire position approximative, incertaine ou même douteuse. Et dans ces conditions nous devons rester sur ces lignes! C'est comme conduire avec un bandeau sur les yeux, ne lâchant un coup d'oeil qu'à tous les 50 pieds.
Alors, dans ces circonstances, nous recherchons un village constitué de deux ou trois tentes et d'une roulotte, de position approximative, ne sachant pas exactement où nous nous trouvons! Et elle se trouve derrière une série d'îles dont les positions sont douteuses. Plus perdu que ça, tu meurs...
Comme de fait, nous n'avons pas trouver la place du premier coup. Il nous a fallut descendre jusqu'à Poste-à-la-Baleine, où un fonctionnaire nous a fournit une carte temporaire, dressé par la garde-cotière au cours de l'été. Nous débarquons les provisions commandés sur la plage et repartons pour ce village fantôme. Nous avons apprit qu'il est destiné aux Inuits de Poste-à- la-Baleine qui désirent revenir à des traditions que là on ne respecte plus beaucoup.
Nous l'avons trouvé le village, dans une brèche entre deux îles. Il nous a fallut envoyer les remorqueurs prendre des sondages à la mains, avec des lignes d'une quarantaine de pieds, et puis nous servir d'eux comme bouées. La navigation dans des eaux inconnues devait se faire ainsi, il y avait deux cent ans...
Les cris des marins, 8 brasses, 7 brasses, 6 brasses, rochers à fleur d'eau ou banc de sable. Nous nous prenions la position des remorqueurs par radar à chacun des endroits et marquions la profondeur d'eau, les rochers, les bancs... Une journée d'ouvrage, pour seulement se rendre à l'ancrage. Mais quelle belle expérience!
Photo du "Catherine Désgagnés" lors d'un voyage dans le nord.